16/07/2020

Le temps du bonheur : l'autre interview du 14 Juillet 2020



Parler, en ces temps de crise, où beaucoup de familles sont endeuillées par le covid (même si en fait, cette pauvre mémé est morte des suites de son diabète à l'âge avancé de 93 ans) - et non, je respecte infiniment la souffrance de ceux ou celles qui ont perdu un jeune (et aussi d'un jeune tué en voiture, tué par la drogue, tué par suicide etc....) - de bonheur -

Parler de bonheur ressemble à une provocation, ou une fumisterie, voire un accès de psychose.

Pourtant il est là, à portée de main, et précisément, je vous propose d'aller l'interviewer pour mieux le connaître - attention, préparez vous à partir très loin





Me voilà partie avec ma casquette de journaliste-sociologue en tenue simple car il parait qu'il (Monsieur Bonheur) se moque pas mal des conventions sociales. Pour l'enregistrement, son attachée de presse m'a répondu que ce n'était pas nécessaire car nous allions enfoncer des portes ouvertes depuis bien longtemps ....

J'arrive à l'heure prévue, 10 heures du matin, après une bonne grosse nuit de sommeil et un lever du jour que j'ai pris le soin de contempler - préconisation obligatoire m'avait rappelée la dite attachée de presse, pour accéder à son altesse sérénissime le Bonheur : ASB pour la suite de l'interview.

Un homme en tenue de jardinier m'accueille à la porte non fermée d'une petite propriété curieusement constituée. De loin j'assiste à tout un tas de phénomènes météo, comme si, au dessus de cette maison champêtre,  toutes les saisons s'étaient donné rendez-vous. Face à mon visage interloqué, l'homme sourit et me tend la main en signe de bienvenue

- Ce sont les 4 saisons, voudriez vous que le bonheur n'en connaisse qu'une seule ?

- Vous voulez dire que les 4 saisons logent au-dessus de chez vous (comprenant en fait que l'homme simple placé en face de moi était justement ASB) ?

- C'est une évidence, voudriez vous que je mène mes expériences avec un soleil radieux H24 et 365 jours sur 365 et une température stable à 20°C ? Cela signifierait que seule 0,05% de la population mondiale aurait une chance de me connaître. Suivez-moi ! Et allons visiter ....

Nous voilà partis au rythme lent et confortable d'une marche mesurée. Mes pieds s'enfoncent dans une herbe grasse et odorante sous une lumière délicieuse lorsque nous arrivons à la limite d'une zone étrange recouverte d'un sable nu, sans l'ombre d'un arbre ou même d'une fleur. A l'entrée, la chaleur est écrasante, je continue de le suivre en direction d'une tente colorée aux motifs complexes et superbes. Déjà mon cerveau regrette l'herbe, le soleil et le pastis de rigueur, mais il me coupe la parole en me faisant entrer

- parce que vous croyez que votre seul bonheur ressemble à une propriété du sud de la France au mois de Mai avec un verre de Ricard à la main ? Asseyez vous et prenez le temps de faire connaissance

- Comment savez-vous ce que je pense ?

- Mais c'est mon travail mon Cher ! A chaque instant j'analyse le fonde vos pensées conscientes et inconscientes pour tenter de vous proposer des solutions - que vous n'écoutez pas .....

Sur ce je m'affale dans un festival de tapis douillets face à une table en bois brut sur laquelle est posé un verre de thé fumant et odorant.

- Du thé à la menthe cultivée par mon voisin, en échange de quoi il peut prendre un peu de sable pour alléger sa terre trop argileuse

- Parce que vous avez des voisins ?

- Oh oui : nous travaillons tous ensemble à vivre cette vaste opération d'étude sociétale : L'égoïsme se spécialise surtout dans la question de la possession des biens, la luxure dans celle de l'usage des personnes, tandis que la bonté (une grande consommatrice de mon thé) étudie l'impact de la compassion sur l'humeur de l'égocentrique - et ainsi de suite ... Notre village compte une centaine de ce que vous pourriez appeler des archétypes. 

- Vous voulez dire que vous existez pour de vrai ? Tous ?

- Mais - mon Cher - croyez vous que vous parlez tout seul ?

Le Thé était comme magique. La douceur des tapis dans mon dos, la chaleur qui perçait les parois de la tente, doucement secouées par une brise invisible, et par dessus tout le sourire sans concession de mon hôte - j'étais heureux.

- Attendez : là vous êtes en train de me rouler ! Dans le sahel ils n'ont pas tous des tentes confortables avec des décors somptueux et un verre de thé entouré de dattes ! La plupart ont faim ! Ils ne sont pas très heureux.

- Vision de l'esprit, venez avec moi visiter un village désertique.

D'un claquement de doigt nous nous retrouvâmes au milieu de nulle part, entourés de petites maisons en terre séchée et végétaux, quelques femmes portaient de lourdes charges sur leur tête tandis que les enfants jouaient avec leurs petits bras maigres et d'improbables bouts de bois. Les femmes posèrent leurs charges et se mirent à faire ce qui était sans doute de la cuisine. Elles riaient et parlaient. L'une d'entre elle était aveugle d'un oeil et l'autre était si âgée qu'elle n'avait plus de dents. Çà se voyait, vu qu'elle souriait ...

- Je vois où tu veux en venir, tu vas encore me rouler et me dire que ces femmes en mauvaise santé et ces enfants maigres sont plus heureux que nous autres en Occident

- Non, l'idéal serait tout de même que vous sachez sourire et qu'il soient en bonne santé. D'ailleurs, j'en parlais avec l'égoïsme et nous sommes bien d'accord : question de partage .... Viens, retournons chez toi !

En un courant d'air je me retrouvais dans la petite chambre d'une femme qui avait sans doute un âge très avancé. Elle était assise dans un fauteuil très haut de gamme, avec une télévision écran plat et un plateau recouvert de biscuits et de thé. Recroquevillée sur elle-même, l'oeil vif, mais le regard sombre, elle ne semblait pas vraiment écouter le film qui tournait face à elle avec un bruit effroyable.

-  Elle est un peu sourde la pauvre .... D'où le bruit, mais regarde bien : nous sommes dans une maison de retraite de luxe. Cette femme bénéficie de tout le confort et des soins nécessaires. D'ailleurs elle a été opérée de la cataracte et voit très bien !

- Mais elle a l'air extrêmement triste ?

- Oui, elle n'a vu personne depuis ce que vous appelez le confinement. En fait ses enfants ont sauté sur l'occasion pour justifier leur absence. Ses seuls contacts sont les soignants qui portent ses repas dans son appartement privé.

- Pourquoi ne va-t-elle pas manger avec les autres alors ?

- Parce que ici, si personne ne vous propose d'aller à sa table, vous restez seul à la vôtre. C'est ce que vous appelez le respect. Alors avec la "distanciation sociale", ça ne s'est pas arrangé.

- Oh mon Dieu, la pauvre ....

- Dieu n'a rien à voir avec vos choix mon Cher ! Retournons chez moi

Le ciel se voila et je me retrouvais en face de mon thé en train de déguster doucement une datte mure à souhait. 2 jeunes femmes éclatèrent de rire en venant débarrasser la table. Waooh pensais-je ...

-  Elles sont belles n'est-ce pas ?

- Oui on dirait ....

- Des jeunes philippines, c'est mon Ami la luxure qui les a recueillies pour étudier le désir humain. Tu n'imagines pas le nombre d'hommes qui croient que ce sont leurs âmes soeurs avec qui ils devraient se marier.

- Pas étonnant !  Elles sont juste sublimes !

- Serait-ce ainsi que tu décrirait ton âme soeur ?

- Oh non : c'est une femme sage et douce, bonne et généreuse, avec qui l'échange va de soi, nous nous comprenons à chaque instant et nos pensées sont différentes mais complémentaires. Nous fusionnons dans notre tête, et nos corps suivent !

- Mais mon cher, tu es un vrai poète à tes heures. Tiens, elles vont revenir nos 2 charmantes gazelles :

Je vois arriver 2 dames âgées qui apportent une bouteille de vin et 2 superbes verres en cristal. Surpris, je regarde mon hôte avec une tête sans doute ahurie.

- Tu es en train de te moquer de moi en fait

- Non, pas du tout, ici le temps n'a pas de prise, ce sont donc les mêmes femmes 50 années plus tard. Mais dans cette version, plus aucun, homme, même de 80 ans, ne me parle d'âme soeur. C'est vrai que je me moque un peu de toi, allons rendre visite à mon Renne apprivoisé, suis moi ....

Comme un roulement de tambour, et nous voilà dans un paysage glacial, blanc, sous un blizzard difficile. Miraculeusement, je suis habillé d'une grosse fourrure très lourde mais chaude, tandis que mon hôte caresse amicalement un grand renne que le Père-Noël ne renierait pas !

- Il adorerait que tu le caresses !

- Je peux ?

- Mais puisque je te le propose !

Ma main plonge d'instinct dans la toison et remonte vers la tête pour masser et toucher cette grosse tête au regard amical. Immédiatement, j'oublie le vent, le froid et me plonge dans une joie très douce, sorte de tendresse issue de l'enfance, entre odeur de crêpe et nounours de sieste ! Je pars encore plus loin dans cette sorte d'hypnose enfantine qui vous fait oublier tout le reste, avis d'imposition compris.

Puis je me réveille .... C'est que demain matin au bureau, je ne vais pas caresser un renne moi, pour satisfaire le chef !

- Non ! Répondit ASB (son Altesse Sérénissime le Bonheur), en lisant dans mes pensées - Mais regarde bien :

Mon corps chavira encore une fois avant de se poser dans un "open space" peuplé d'employés affairés sous les ordres d'un homme qui s'exprimait avec calme et autorité en rappelant les objectifs à atteindre. L'homme était mince, musclé, jeune (et diplômé me rappela ASB), il avait à priori confiance en lui.
ASB claqua des doigts et nous nous retrouvâmes dans un appartement très bien meublé et décoré. L'homme était attablé, la cuisine sentait bon et en face de lui sa femme claqua sèchement son verre sur la table avant de repartir en pleurs vers la cuisine.

- Mais c'est quoi leur problème ?

- Aucun, ils ont tout : intelligence, succès, beauté, argent .... Mais elle vient de découvrir qu'il a eu une aventure avec une femme du boulot.

- Et là alors, elle va faire quoi ?

- Regarde bien ...

La jeune femme finit par éclater en sanglots et s'enferma dans la chambre. Dehors son homme tentait de la raisonner. Elle mit un casque audio sur ses oreilles et attrapa le chat qui dormait un rond sur le lit. Les larmes se turent. Puis le temps sembla se tordre, prenant des allures d'infini. Le chat ronronnait calmement en étirant une patte griffue sur la main de sa jeune maîtresse. Nous n'avions plus qu'à repartir chez notre ami le Renne pour finir la visite de la zone dite "glacée".

- Tu vois, le froid n'est pas toujours celui que l'on croit. Mais le froid du coeur est le plus terrible.

Sur ce, nous entrâmes dans une sorte de maison-igloo où une femme ronde au teint rougi nous servit un majestueux plat de poisson grillé. Son mari nous suivit de quelques instants en brandissant un autre poisson, ce qui fit rire les enfants. Puis ils finirent la soirée en chantant pendant que les plus jeunes bataillaient pour un bout d'os trouvé dans la glace.

- Mais dis-moi - le bonheur chez nous, tu sais, mes lecteurs sont tous occidentaux, contraints de travailler, payer leurs taxes et bientôt porter un masque, qu'en penses-tu ? Parce que si il faut aller vivre au Sahel ou dans le cercle polaire pour prendre conscience des nécessités de la vie, ça va être compliqué !

- Je pense que vous avez perdu le mode d'emploi .....

- Parce qu'il existe un mode d'emploi ?

- Evidence mon Cher !

- Non, pas du tout, j'ai 50 ans, ça fait 6 ans que mon mari s'est barré pour une femme plus jeune que moi, que je rame à trouver des solutions, la plupart de mes amies sont dans le même cas : bosser dur, prévoir de rares moments de joie, l'amour on oublie parce que on est trop vieilles et même quand je dors avec le chien, je n'arrive pas à oublier tout le reste - donc file moi ce mode d'emploi et viiiiiite !

- Mais il y a bien pire que toi dans tes amis, il y a ceux qui sont malades, obèses, inquiets, il y a ceux qui ont perdu un être cher, il y a ceux qui ont perdu leur âme, leur coeur ou les 2, il y a ceux qui se sont noyés dans l'alcool, la drogue et la cigarette, les gros que tout le monde déteste, les moches que personne ne veut embaucher, les riches qui n'ont que des faux amis, les vieux, les vrais, qui ont si peur de la mort et voient leurs forces partir, les ex gilets jaunes qui se sont aigris à force de tout rater, même leurs manifs, les noirs et les arabes qui ont peur du racisme et ne sortent des cités que pour hurler leur haine d'un monde qui les repousse, les jeunes femmes qui n'ont que leur beauté avec un CDD qui se finira à 50 ans justement, les parents qui voient leurs enfants partir loin d'eux, les enfants qui voient leurs parents se haïr, les chefs d'entreprise qui pètent de trouille pour le prochain krach financier ....

- .... STOP ! Je n'en peux plus ! Et c'est bien ce que je te dis : nous ne sommes pas heureux, alors je voudrais que tu me montres un climat normal avec des gens normaux qui sont heureux normalement ! Le vrai mode d'emploi, quoi !

- Viens ! Je t'emmène, retour au bercail

Après un moment de noirceur dans un ciel sans étoile, nous revoilà à l'entrée d'une petite maison toute simple, avec des volets bleus, un minuscule potager et un unique pommier plein de fruits. Le ciel voilé n'est ni beau ni triste, de fines gouttes d'eau tombent sur mon chemisier et je me hâte de rentrer. Nous sommes visiblement en Automne, saison des potirons et des mites. A l'intérieur, le sol est en terre battue et un vieux poêle à bois réchauffe doucement l'atmosphère. Dans le coin un chien très moche ronfle tandis qu'une poule entrée par erreur tente de lui picorer les fesses.

Mon hôte sort une bouteille de gnôle et un énorme livre à peine sali par les manipulations. Le chien se réveille et vient à table en regardant fixement le saucisson qui accompagne l'alcool fort. Il n'y a pas de télévision, et même pas de lampe ici. Il n'y a rien en fait .... Une table, 4 chaises, 1 lit, un placard et 1 gros livre.

- Tu as bien vu - me répond télépathiquement ASB - Il n'y a pas d'électricité, pas d'eau courante. Je me fournis au puits et me chauffe au bois en hiver.

- Mais tu es le Bonheur, tu n'as donc pas les mêmes besoins que nous

- Pas du tout : je dois boire, manger, dormir, me soigner lorsque je suis malade, et j'ai besoin de compagnie pour exister.

- Tu es comme nous en quelque sorte ?

- Mieux que ça : je suis vous !

- Non non non : nous devons travailler, payer notre nourriture et fonder une famille puis supporter une existence longue, parfois routinière ou conflictuelle, pire encore, nous devrions rester jeune et beau et aussi "réussir" pour être reconnu !

- Réussir à quoi ?

- Bah réussi quoi : gagner de l'argent, plaire, être plein de succès !

- Ah oui, tu as raison : je ne suis pas comme vous, je souhaite que le bonheur de tous, y compris le mien.

- Et tu vis simplement, mais dans un pays où tout est gratuit visiblement

- Non non non : si je veux plus que le minimum, je dois simplement renoncer à ma liberté de voyager dans l'espace et le temps en échange. Et là, tout me sera donné matériellement

- Tu veux dire que tu as juste échangé "tout" contre ta "liberté"

- Oui, absolument !

- Ce n'est pas vrai : tu as aussi la vie éternelle !

- Vous aussi, mais vous repousser toujours le bonheur à demain, un projet plutôt qu'un instant. Faites donc l'inverse et vous verrez que les choses changeront

- Et les autres ? Tu en fais quoi ? La femme mariée là dont le mari couchait avec sa secrétaire, tu crois pas qu'elle avait un paquet d'instants elle ?

- Roooooo le gros cliché ! Ce n'était pas sa secrétaire, mais son assistante !

- S'il te plait ABS

- Non ASB, je ne suis pas un système de freinage, mais un accélérateur de sensations positives

- Oui (agacée) réponds moi !

- Alors en fait, ce n'est pas comme ça que ça se passe .... Ces 2 là avaient tout, mais ils s'ennuyaient, subissaient les diktats sociaux. Par exemple, avoir du succès. Un jour ils ont eu envie de retrouver le Bonheur, celui qu'ils avaient goûté durant leur enfance ou leur adolescence. Elle est donc partie tous les samedi après-midi rire avec ses amies, tandis que lui s'est mis à faire du footing. Puis Ils ont fait régime tous les 2 pour rester jeunes et en forme, et lorsque ce fut le cas, il expérimenta à nouveau la séduction, tandis que sa femme, belle et souriante, n'avait plus vraiment envie de lui. Parce que le matin, il a très mauvaise haleine et que le soir, il joue sur son écran.

- Ouai ..... Tu ne m'as toujours pas donné la solution, le mode d'emploi

- Parce que la solution est immatérielle, elle est dans tes yeux, comme la beauté. Selon ton point de vue, l'instant est riche, curieux,  beau, incroyable ou, au contraire, même peut devenir difficile, effrayant, pénible ....

Tout d'un coup la petite maison devint lumineuse, je sentis en moi tout le bonheur qui s'écoulait à même la terre battue, le chien, la poule, et même moi. La gnôle était fameuse, et même si demain était un autre jour, je venais d'avoir la chance d'interviewer le bonheur en personne.

Immédiatement, je résiliais Netflix, Canal plus, ma salle de sport, j'envoyais ma lettre de démission au journal, je mettais en vente ma résidence secondaire et coupais mes abonnements d'eau et d'électricité. ASB m'emporta très loin dans le temps. Mes yeux, devenus propriétaires de tout ce qu'ils avaient, étaient restés jeunes et beaux. Mes oreilles, qui avaient eu le temps d'écouter, étaient immenses, mes mains qui avaient caressé tant de chats, de chiens et de rennes, étaient très douces. Tandis que mon corps ne faisait plus qu'un avec la nature dans laquelle j'étais allongée.

En fait, j'étais devenue une Fée et à côté de moi, me caressant d'une chaste plume, le bonheur souriait avec un brin d'herbe entre les dents.


2 commentaires:

  1. C'est tout simplement SUPERBE ! merci.

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  2. La beauté est dans l'œil de celui qui regarde...

    Etienne

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